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5 mai 2021

Cryptomonnaies : de la rébellion à l'étatisation ?

Les monnaies sont comme les divinités : elles ont besoin de fidèles. Elles ne sont pas immortelles. Chassées de leur panthéon lorsqu'elles perdent leur aura, d'autres, rebelles, prennent leur place.

Le concept de monnaie est insaisissable. C'est un phénomène éphémère et circonstanciel qui permet (très temporairement) d'accumuler du pouvoir et de faire naître une hiérarchie sociale. Mais que se cache-t-il derrière ce concept ? Le pâle reflet de conventions humaines imparfaites et éphémères ? Une tentative dégradée de mesurer le temps ? Une hallucination collective ? Le néant, une plongée dans l'obscurité, ou une tentative d'y apporter la lumière ? Impossible de le dire.

La monnaie est un mythe. C'est un artefact. Un phénomène créé par des conditions expérimentales statistiques, dépourvu de toute signification théorique. Cela expliquerait d'ailleurs pourquoi l'ordre monétaire est subordonné à l'ordre social. La monnaie est une idée qui sert de modèle à une autre idée : un empiriste parlerait sans doute d'archétype sociopolitique.

La crédibilité monétaire ne peut découler d'un acte d'autorité. La monnaie doit être adossée à un référent qui dépasse ce qu'elle garantit. Il doit donc y avoir réciprocité entre la qualité de la confiance et la quantité de monnaie. Dans le cas de la monnaie physique, le garant est un État de confiance. Il est dès lors nécessaire de conférer à la monnaie une valeur morale plus grande, afin que la confiance qui lui est associée constitue un référent satisfaisant. C'est ce qui explique pourquoi le privilège de battre monnaie a été absorbé par l'État à mesure que se sont formés les États-nations, car il est consubstantiel à leur existence. La monnaie étant autogarantie, elle véhicule une certaine idée de l'organisation politique. C'est aussi à ce niveau que l'État doit intervenir. L'État s'arroge le droit de lever l'impôt et de battre monnaie – des pouvoirs régaliens – mais aussi d'endetter la collectivité.

Aujourd'hui, la monnaie n'étant plus définie ni contrainte par un étalon physique tel que l'or, elle est un concept élévateur dont les applications incluent la discipline « morale » des banques centrales, dont l'indépendance garantit la pérennité de la monnaie. L'économiste français Jean-Baptiste Say (1767-1832) affirmait que « la monnaie est un voile » affectant indirectement la crédibilité des États qui la frappent et la santé du commerce. Aujourd'hui, on pourrait soutenir que c'est la discipline « morale » de la Banque centrale européenne qui garantit la pérennité de l'euro. En d'autres termes, l'indépendance des autorités monétaires engage leurs dirigeants à assurer la confiance associée aux signes monétaires.

Compte tenu du chemin parcouru par la monnaie, comment interpréter les monnaies alternatives… qui ne sont presque qu'un appendice des 60 000 monnaies qui ont précédé l'état actuel de nos économies ? Le bitcoin (et les autres monnaies apparentées) est-il le produit d'une hystérie collective associée à une microbulle financière ? Probablement pas. Mais ce n'est pas le plus important. Une quasi-monnaie est créée ex nihilo. Dotée de pouvoirs transactionnels et de thésaurisation, elle n'est donc pas, à proprement parler, une monnaie complète, mais une classe d'actifs pouvant être utilisée à des fins de transaction et de thésaurisation.

Les États considèrent le bitcoin avec scepticisme, mais n'adoptent pas une approche répressive : cette cryptomonnaie, décentralisée par nature, leur échappe. Ils pourraient interdire les échanges de bitcoins, mais ce serait très complexe, voire vain, puisque le bitcoin permet de réaliser des transactions sécurisées reposant sur une technologie très avancée. Bien entendu, une cryptomonnaie est par essence un instrument qui se veut indépendant de toute entité et a fortiori de toute institution, puisqu'elle est sécurisée et contrôlée par une « communauté ». La blockchain n'est qu'un mécanisme permettant ce contrôle communautaire. Cela étant, les États ne tolèrent jamais une monnaie qui concurrence celle qu'ils émettent, car c'est dans leur propre monnaie qu'ils lèvent l'impôt et contractent des dettes. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les États confèrent à une monnaie le cours légal. La notion de cours légal s'applique à la monnaie en circulation dans un pays et signifie que cette monnaie ne peut être refusée en règlement d'une dette.

On pourrait imaginer que les États lancent leur propre cryptomonnaie (diluant ainsi le bitcoin dans un agrégat monétaire plus large) en imposant le travail informatique qui sécurise toute transaction. Évidemment, les monnaies ne seraient plus chiffrées, mais transparentes dans leur détention et leur utilisation. Dans ce scénario, la monnaie serait traçable et porterait l'historique de ses transactions. Elle ne serait plus spontanée, puisqu'elle ne serait plus créée par le multiplicateur du crédit bancaire, mais par un stock de monnaie placé sous le contrôle ultime d'un État. Cet État pourrait gonfler ou réduire le stock monétaire à sa discrétion et, surtout, pourrait suivre toute transaction humaine. La monnaie redeviendrait ainsi un bien entièrement public. Et les banques privées disparaîtraient sous leur forme actuelle, puisqu'elles ne seraient plus nécessaires pour générer des flux monétaires. La monnaie est à la fois un flux, créé par le multiplicateur du crédit bancaire, c'est-à-dire la succession des dépôts et des emprunts, et un stock, créé par les banques centrales. Si un État créait une cryptomonnaie, seul le stock de monnaie subsisterait.

C'est dans le creuset de cette confusion entre les notions de flux et de stocks monétaires que des économistes américains ont imaginé dans les années 1930, dans le sillage de la création de la Réserve fédérale en 1913 et du krach de 1929, une révolution monétaire destinée à stériliser la monnaie. L'idée était de supprimer le flux monétaire en limitant la quantité de monnaie à son stock, sous le contrôle de la Réserve fédérale. C'était le Chicago Plan, qui visait à nationaliser la monnaie et à déposséder les banques privées de leur pouvoir de création. La principale caractéristique de ce plan était de préconiser la séparation des fonctions monétaires et de crédit du système bancaire. D'abord en exigeant que les dépôts soient garantis à 100 % par de la monnaie émise par la Réserve fédérale, ensuite en veillant à ce qu'un nouveau prêt bancaire ne puisse être financé par la création de nouveaux dépôts, ex nihilo, par les banques privées.

Un retour illusoire à ce que Keynes appelait une « économie de Robinson Crusoé ». Selon Irving Fisher, les avantages théoriques d'un Chicago Plan seraient un meilleur contrôle des phases du crédit et une diminution du crédit privé, un renforcement de la stabilité financière en évitant les paniques bancaires et autres mouvements de panique, l'annulation des dettes publiques détenues par les banques commerciales en échange de leur dette envers la banque centrale, ainsi que le contrôle de l'inflation par l'État. Et pour ceux que les études universitaires rassurent, le FMI a consacré une étude à ce plan en 2012… sans y trouver de faille conceptuelle.

L'idée d'une cryptomonnaie étatique fondée sur un Chicago Plan est-elle pertinente ? Peut-être pas. S'agirait-il d'un scénario orwellien ? Sans aucun doute. Est-il plausible ? Pourquoi pas ? Lorsque John Law (1671-1729), l'inventeur du papier-monnaie, que Karl Marx qualifiera plus tard de prophète et d'escroc, imagina de remplacer la valeur de la monnaie par sa représentation, beaucoup étaient sceptiques. Et pourtant, aujourd'hui, dans un phénomène d'hallucination collective habilement entretenu par les États, nous manipulons une monnaie qui n'est garantie que par la confiance collective que nous voulons bien lui accorder. Tout se passe donc comme si la monnaie était garantie par un flux d'unités « psychiques » de confiance individuelle qui, collectivement rassemblées, en assureraient la pérennité. La question est de savoir où placer la confiance. C'est à ce niveau que la raison trouve ses limites : la monnaie doit être garantie par la confiance dans… les institutions publiques qui l'émettent. Les cryptomonnaies étatiques ne sont donc peut-être pas si lointaines.

En somme, les monnaies sont comme les divinités : elles ont besoin de fidèles. Elles ne sont pas immortelles. Chassées de leur panthéon lorsqu'elles perdent leur aura, d'autres, rebelles, prennent leur place. Le christianisme est devenu religion d'État sous l'empereur Constantin…

Les articles publiés ici reflètent l'opinion de leurs auteurs respectifs et pas nécessairement celle de la World Alliance.